Une légende de Msaken
Au bord du Sahel tunisien, là où le vent sent l’olive et le sel, là où la mer s’est retirée avec discrétion pour laisser place aux oliviers tordus comme des sages endormis, se dressent les cinq ksour de Msaken.
Cinq doigts dressés d’une main ancienne, posée avec calme entre les plaines rouges et la mémoire du littoral. Entourés de hameaux aux noms ancestraux — Béni Kalthoum, Knaïes, Moureddine, Ksiba, Thrayet, Ouerdanine, Borgine, Béni Rabiaa… — ces ksour gardent en silence le secret d’un peuple venu de très loin.
Car sous la poussière d’Ifriqiya sommeille une mémoire plus vaste.
Une mémoire d’ombre et de feu.
L’Éveil d’une quête
Au tournant des années 2010, un jeune ingénieur, enfant de cette ville mais vivant à Tunis, se retrouva envoyé en Chine pour son travail.
Loin des ruelles de sa ville natale, c’est la nostalgie, la curiosité et l’amour de l’histoire qui l’animèrent. Un jour, presque par hasard, il tomba sur un site internet proposant l’analyse génétique des origines. Il fit le test.
Le résultat arriva : haplogroupe J2 — une lignée ancienne, peu fréquente dans sa région.
Ce ne fut que le début.
De retour à Tunis, il poursuivit ses recherches. Pendant des années, il commanda des tests supplémentaires, pour lui et pour des amis de Msaken. Il cartographia, croisa les données, creusa les pistes. Il finit par reconstituer — avec patience et passion — les lignées paternelles, maternelles et le profil global (autosomal) d’une vingtaine de personnes originaires de sa ville.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
Un écho venu d’Orient
En 2023, alors que ses recherches semblaient avoir atteint un plateau, il tomba sur un article académique publié par une université chinoise.
Ce document scientifique mentionnait un échantillon ADN prélevé sur un homme appartenant à une tribu méconnue : les Salars, un petit peuple turcophone et musulman vivant dans les confins nord-ouest de la Chine, aux racines centrasiatiques.
Ce qui attira immédiatement son attention ?
L’échantillon partageait avec le groupe de Msaken un grand nombre de mutations spécifiques sur le chromosome Y, ces petits changements hérités uniquement de père en fils, qui agissent comme des balises sur la carte du temps.
Autrement dit, cet homme chinois et les Msaknia testés étaient lointainement cousins, héritiers d’une même branche ancienne.
Est-ce un hasard ?
Un pur hasard que ce jeune ingénieur ait fait son premier test en Chine ? Et qu’il y découvre, des années plus tard, un parent inattendu venu des steppes ouïghoures ?
Ou bien est-ce là le clin d’œil du destin, une boucle secrète bouclée par le sang ?
La lignée des pères oubliés
La signature paternelle de ces Msaknia — transmise comme un secret de père en fils — est rare, presque absente du Maghreb. Et pourtant, elle bat dans leurs veines.
Elle commence dans un pays vert et montagneux, entre les forêts du Gilan et les contreforts du Deylam, au nord-ouest de l’Iran.
Là vivaient les Deylémites : peuple rude, montagnard, fidèle à ses coutumes, dont la mémoire se perd dans la brume des siècles.
Cette lignée, J-L24 > Y22662 > L25 > F3133 > Z7700 > SK1382 > L192 > FT203195 > L271, se retrouve aussi chez les Zazas de Turquie orientale, un peuple à l’histoire fracturée mais au sang ancien.
On la retrouve même — comme une braise oubliée — dans les ossements d’un homme de l’âge du bronze, exhumé au sud de l’Ouzbékistan.
Cette route du sang, longue et sinueuse, semble avoir mené la lignée paternelle vers Bagdad, puis Médine, avant de rejoindre Kairouan, cœur islamique du Maghreb.
Mais la mémoire orale de Msaken évoque un conflit, peut-être théologique, peut-être social, qui poussa ces ancêtres à quitter Kairouan.
Ils établirent alors cinq ksour, cinq bastions dressés entre l’arrière-pays et la mer, sur cette terre sahélienne où les oliviers parlent le langage des siècles.
Les mères de toutes les rives
Mais si les pères venaient du lointain, les mères, elles, venaient de partout.
Leurs lignées, conservées dans l’ADN mitochondrial, racontent un récit bigarré :
T2b3, une trace venue d’Europe du Sud-Est,H et J, vestiges des antiques routes de la Méditerranée,
N1c, souvenir d’Anatolie et des confins arabiques,
L3 et L1, empreintes africaines, liées aux échanges, aux migrations, et parfois aux blessures de l’histoire.
Chaque lignée féminine a laissé un éclat, une étincelle, un chant discret dans le sang des enfants de Msaken.
Elles sont les fleurs multiples d’un même arbre
.
Un peuple-carrefour
Quand on observe enfin les gènes autosomiques — ce mélange de toutes les ascendances — un tableau plus vaste émerge :
Environ 50 % d’héritage nord-africain, solide comme la terre d’Ifriqiya,20 à 30 % d’ascendance sud-européenne, où l’on devine les gestes d’Italie, les murmures andalous, les vents insulaires,
Et le reste : une sédimentation subtile d’Orient, de Sahara, d’Asie centrale, comme si chaque route caravanière avait laissé une trace, un parfum.
Mais c’est dans les correspondances génétiques que tout se confirme : les profils autosomiques des Msaknia résonnent fortement avec ceux des habitants de Sousse, Monastir, Mahdia, Kairouan, Tunis, et même Béjaïa, en Algérie.
Comme si un fil invisible reliait les cœurs de ces villes à celui de Msake
une ville-palimpseste
Msaken n’est pas une invention récente, un mirage d’urbanisme.
C’est une forteresse ancienne, née de l’exil et du silence, où les pierres gardent mémoire des pas.
C’est une terre de patience, de sédiments humains, de lignées croisées comme les branches d’un olivier ancien.
Elle incarne un peuple veillant sur ses racines, avec le feu des montagnes persanes, les embruns méditerranéens, et le sel sahélien dans les veines.
Et quelque part, entre deux séjours dans sa ville natale, cet ingénieur veille encore sur ces données, sur ces histoires, comme on veille sur un foyer allumé au fond des âges.
Kamel El Gazzah 05/06/2025